Crise alimentaire
Un casse-tête planétaire
Qui l'aurait pensé? Au début du XXIe siècle, la planète souffre d'une grave crise alimentaire. Pour deux milliards de personnes, se nourrir est un combat quotidien. Malgré tout ce que les experts déversent de science agronomique dans les médias ces temps-ci, personne n'avait vu venir cette crise
En 2008, deux milliards de personnes doivent se battre pour manger
La crise alimentaire est là et il ne s'agit cette fois pas d'une famine ponctuelle, provoquée par une cause localisée, comme dans certains pays africains où la guerre, la sécheresse privent les populations de nourriture. Non, c'est tout l'hémisphère Sud, du Mexique aux Philippines en passant par l'Afrique et l'Inde, qui se retrouve en difficulté nutritionnelle très sérieuse. Cette situation de carence alimentaire a provoqué des émeutes dans une quinzaine de pays, mais la liste de ceux qui souffrent de la faim est au moins deux fois plus longue selon l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).
141% d'augmentation!
Le problème n'est pas qu'une question d'insuffisance de l'offre, mais aussi d'impossibilité financière pour des quantités de familles de se procurer de la nourriture. L'an dernier, le prix du blé a augmenté de 77% et celui du riz de 16%. Du jamais vu. Mais, depuis janvier 2008, le riz a augmenté de 141% et l'une des variétés de blé de 25% en un jour.
D'où viennent ces augmentations? D'une part, de l'importante croissance progressive de la demande en Inde et en Chine où, en raison d'un meilleur pouvoir d'achat de certaines catégories de population, de plus en plus de viande et de céréales sont consommées. Et, d'autre part, de la croissance démographique mondiale. A cela, il faut ajouter le vorace appétit des occidentaux en biocarburants et quelques effets de panique qui ont conduit certains importateurs de céréales à faire des stocks. Enfin, la recherche de nouveaux marchés de la part de spéculateurs a aussi des conséquences sur les prix.
L'agriculture qui, par définition, est lente dans ses réactions, n'a pas eu le temps de répondre à ces augmentations de la demande. En outre, au moins 48 pays, selon la Banque mondiale, ont pendant longtemps imposé un contrôle des prix et des restrictions à l'exportation. Ils ont aussi offert des subsides à la consommation.
Nouvel équilibre?
Au plan global, il est probable qu'à terme, la production agricole augmentera à nouveau et qu'un nouvel équilibre du marché s'établira. Mais les prix alimentaires ne reviendront certainement pas au niveau précédent. Les pauvres de la terre s'en remettront difficilement, car pour ceux qui vivent avec deux francs par jour ces augmentations signifient renoncer à envoyer les enfants à l'école. Ceux qui gagnent un franc par jour devront supprimer la viande et les légumes et se contenter de céréales. Quant à ceux qui ne disposent que de 50 centimes, le désastre est total. Quand on sait qu'un milliard de personnes vivent avec un franc ou moins par jour, un milliard et demi avec un à deux francs, on devine la masse de souffrances engendrées à travers le monde par la crise alimentaire actuelle.
Dans l'immédiat, le Programme alimentaire mondial (PAM) et un certain nombre d'ONG vont procéder à des aides d'urgence pour répondre aux besoins les plus dramatiques. Mais cela ne va pas résoudre le problème à sa racine. Pour faire baisser les prix, il faut absolument augmenter la production agricole et ainsi rétablir l'offre à la hauteur de la demande. Selon des connaisseurs expérimentés comme Gilbert Etienne, il n'est pas sûr que la relance des cultures vivrières dans les pays pauvres soit la panacée. En particulier en Afrique cette solution est même problématique, car l'irrigation n'existe que sur 4% des terres arables. En revanche, la production de fruits, de légumes ou encore de fleurs demande moins d'eau et pourrait garantir un revenu utile pour l'acquisition de la nourriture traditionnelle. En Asie par contre, l'irrigation est plus développée (38% des terres arables) et les cultures vivrières devraient être développées. Il faut pourtant éviter de céder aux obsessions néolibérales, car les importations alimentaires à bas prix (riz thaï et vietnamien, poulets congelés brésiliens) ne stimulent pas les producteurs locaux.
Obsessions néolibérales
Parfois, les subventions aux producteurs locaux pour acquérir des engrais bon marché font augmenter spectaculairement la rentabilité des cultures locales, comme au Malawi. Mais il faut les limiter dans la durée.
D'une manière ou d'une autre, l'agriculture doit être sérieusement relancée. Depuis 1980-1985 plusieurs pays, du Pakistan à la Chine, ont réduit leurs investissements et dépenses publics dans l'agriculture, alors que 60 à 80% des populations restent de type rural et que 40 à 55% des actifs sont des paysans. Aujourd'hui nul ne sait encore si les gouvernements d'Asie et du Sud Sahara s'engageront à fond pour leur agriculture.
Sans une augmentation significative de la production des pays en développement, ce sont les Européens et les Américains qui continueront d'envahir les marchés pauvres qui, eux, ne s'enrichiront pas et n'auront pas de quoi payer leur alimentation. Vu la lenteur des effets des changements de politique agricole, des populations entières vont continuer de souffrir.
Ce qu'en disent les organisations internationales
Il y a essentiellement quatre organisations internationales concernées par la crise alimentaire mondiale. Leur politique a une importance centrale dans la résolution de la crise.
La FAO (Organisation pour l'alimentation et l'agriculture) est principalement destinée à la recherche et à la formation. Depuis longtemps, elle appelle à la priorité de l'agriculture dans le monde, mais ce n'est que maintenant qu'elle commence à être écoutée.
Le PAM (Programme alimentaire mondial) est une organisation exclusivement centrée sur l'aide alimentaire d'urgence. Avec l'évolution des prix, l'achat de la même quantité de nourriture qu'en 2007 lui coûtera 400 millions de francs supplémentaires. Compte tenu de l'augmentation des besoins, l'organisation lance un appel total de 1,4 milliard de francs. A part cela, le PAM semble s'orienter vers de nouvelles activités d'aide à l'agriculture. Là, il pourrait y avoir double emploi avec la FAO.
La Banque mondiale, pourvoyeuse de crédits à des Etats dans le besoin, avait décidé de promouvoir dans les pays pauvres des produits d'exportation et non plus les cultures vivrières. Selon ses experts, cette politique allait enrichir les populations de ces pays et éviter les pertes importantes dues à la corruption. Aujourd'hui, la Banque mondiale reconnaît l'échec de sa politique et change radicalement d'orientation. Elle va à nouveau financer des petits producteurs.
L'OMC (Organisation mondiale du commerce), qui promeut tous azimuts la libéralisation des marchés, y compris agricoles, s'étonne que la crise actuelle relance partout le protectionnisme. De façon plutôt cynique, elle s'alarme que plusieurs pays exportateurs de denrées alimentaires (l'Inde, le Vietnam, l'Egypte, le Kazakhstan...) ont décidé de réduire leurs ventes à l'étranger afin de garantir l'alimentation de leur population.
Il est indispensable que la politique agricole à moyen terme de ces organisations favorise à la fois le développement des cultures vivrières et celui des produits d'exportation. Ce n'est qu'ainsi que les populations mangeront à leur faim et accroîtront leurs ressources.